
Alger la Blanche (vers 1920)
Il y a quelques temps de ça, j’ai bénéficié d’une petite semaine de formation à Aix-en-Provence. C’est là que tout a commencé. Enfin… non. Pas exactement. A dire vrai mon implication dans cette sombre histoire remonte à l’été dernier. Mais c’est un petit matin froid de novembre que l’affaire a pris un tournant irréversible. Et je pèse mes mots. J’explique.
Vous ne le savez peut être pas, mais en dehors d’alimenter ce blog, j’ai un vrai métier. Je me doute que le mythe va passablement s’effondrer. Vous m’en verrez sincèrement désolé. Mais vous admettrez qu’il faut bien vivre. Pour faire court, je sévis comme développeur dans une société d’info-logistique au service de la place portuaire marseillaise. Dans le cadre de ce que j’appellerai des accords commerciaux avec plusieurs places portuaires algériennes, j’avais été amené, dans un premier temps, à participer à des développements – informatiques – spécifiques. Et ce fameux matin que j’évoquais plus haut, alors que j’étais en pause café entre deux sessions de formation, j’ai reçu un petit SMS d’un des responsables de ma société.
“Salut David. Tu viens de gagner un séjour à Alger début décembre avec Julien [...].”
Je vous passe le détail. Déjà parce que vous n’êtes pas sur WikiLeaks et que je n’ai pas pour but de révéler des secrets professionnels concernant les relations de travail Franco-Algériennes – chacun sa vocation. Egalement car cela risquerait fort de ne pas fondamentalement vous passionner. Je ne tiens absolument pas à ce que vous vous endormiez ici. Je dirai donc simplement que Ju et moi étions missionnés pour aller installer et configurer des serveurs – informatiques – dans des locaux du Port d’Alger. Ju, à la base c’est un camarade de promo de l’IUT, ensuite c’est devenu un pote et, depuis début 2008 et mon retour sur Marseille, c’est également un collègue de travail.
Jusqu’à cette année, je n’avais jamais mis les pieds sur le continent africain. J’avais vu des photos, des reportages et entendu des témoignages. J’avais aussi vaguement entendu dire, par une personnalité de haut rang, que le drame de l’homme, là bas, était de n’être pas assez rentré dans l’histoire. Mais il me restait encore à vérifier cela par moi même. Car, entre vous et moi, j’avais des doutes.
Au printemps dernier, première. J’ai effectué une semaine de trek au Maroc, dans l’Atlas. Point culminant de l’aventure : le sommet du Toubkal à 4167 mètres d’altitude. Passage au départ et à l’arrivée par Marrakech et son effervescence. Je vais la faire courte, dans l’ensemble j’avais préféré le trek en Corse que j’avais effectué l’été d’avant. Mais j’étais ravi de faire mes premiers pas en Afrique et mon premier 4000 – certes pas des plus difficiles, mais il faut commencer quelque part.
Voila donc que, quelques mois plus tard, le destin décide de me faire franchir à nouveau la Méditerranée. Je ne sais pas qui l’a rencardé au sujet de mon goût pour les voyages. En tout cas c’est bien tombé. Mektoub.
Lundi matin, je retrouve donc Ju à sept heures, gare Saint Charles, pour prendre la navette vers l’aéroport de Marseille Provence – aussi nommé Marignane, sur les cartes. Enregistrement, café, embarquement, décollage, le tout se fait parfaitement dans les temps. A onze heures nous sommes à l’aéroport d’Alger. En guise de sympathique accueil, deux impressionnantes files d’attente à la douane pour les deux uniques guichets ouverts. Je n’ai rien a déclarer, si ce n’est que je suis armé de patience. Dans le contexte c’est plutôt utile. Une heure plus tard, les bagages récupérés, nous retrouvons la personne qui nous attend et nous partons vers la ville.

Police algérienne
Sur le trajet, trois choses me marquent d’entrée de jeu. Avant tout, la présence ostensible de policiers en armes un peu partout en bordure de route et aux carrefours. Pas de zèle particulier – nous n’avons jamais été contrôlés au cours du séjour – mais l’impact visuel est là. Le deuxième élément que je note, c’est ce que j’appellerais la poussière ambiante. Faute de belles et larges routes asphaltées régulièrement entretenues, auxquelles nous sommes habitués en France, et du fait de l’aridité plus élevée du climat, terre et gravillons envahissent le territoire, notamment routier. J’ai un peu l’impression que toutes les voitures qui nous entourent reviennent du Paris-Dakar. Ceci m’amène tout naturellement au dernier point, la conduite. Quand j’ai posé la question de l’existence du permis à points en Algérie, on a rit. “Le permis à poings ? Non. Ici c’est le permis à épaules.” En clair, sur la route il est capital de savoir s’imposer. Les lignes blanches sont purement décoratives. L’avertisseur sonore est le prolongement de la pensée. Les bandes d’arret d’urgence sont des voies de dépassement. Les freins en bon état de marche constituent une assurance vie. C’est sportif. Avant un trajet, mangez léger.
Nous arrivons dans la société partenaire de la notre ici à Alger où nous attendent, outre nos homologues, des plateaux repas. Rencontre avec l’enthousiasme. La discussion que nous avons tout en mangeant me fait prendre pleinement conscience de l’avancée que représente, pour l’Algérie, le déploiement d’une solution de logistique portuaire éprouvée en France. “Pour nous, c’est un raccourci de 30 ans…” Il faut savoir qu’actuellement, un conteneur qui arrive au port d’Alger attend fréquemment plus de 20 jours avant d’être déchargé. Je me sentirais presque fier, pour le coup, de participer à mon petit niveau au développement du pays. Après le repas nous filons dans les locaux informatique du Port. C’est là que nous travaillerons pendant les 4 jours.
La nuit est déjà tombée depuis un bon moment quand nous terminons la première après midi de travail. Il est temps de gagner notre hôtel. Nous avons des réservations à l’El-Aurassi dont on m’a plus que vanté la vue sans égale qu’il offre sur toute la baie. Nous arrivons à la réception. Nous donnons nos noms. La réceptionniste cherche quelques longues secondes. Elle nous demande si nous sommes d’une société dont je ne retiens pas le nom. Absolument pas. Une légère inquiétude m’envahit. Elle nous demande si nous sommes là pour je ne sais quelle convention. Non plus. Elle nous fait confirmer nos noms, cherche encore un peu, et nous annonce un peu désolée que l’hôtel est réquisitionné entièrement depuis trois ou quatre jours et qu’en tout état de cause il n’y a pas de chambre pour nous.
Bien bien bien. Très bien. Bon…
Une explication rationnelle existe, tout autant qu’une solution. J’appelle un responsable de notre boite. Il s’avère que nos réservations ont effectivement été changées mais que le mail pour nous avertir a été envoyé un peu trop tard pour que nous puissions le voir. Nous sommes donc à l’hôtel Mercure qui est…
… à l’autre bout de la ville. C’est ballot.
Quelqu’un vient nous chercher, nous roulons une bonne demi-heure et nous arrivons finalement au bon endroit. Les vigiles à l’entrée du parking font ouvrir le capot et le coffre pour jeter un rapide coup d’oeil. Je ne sais pas trop à quoi. Je doute qu’ils contrôlent la vidange et la roue de secours. Par chance notre chauffeur ne trimbale pas de cadavre, ce qui fait que nous entrons sans histoire. Nous prenons possession de nos chambres. L’hôtel Mercure, c’est classe. Ça n’est pas le plus haut de la gamme chez Accor, ok, mais on n’est pas non plus dans le même monde qu’à hôtel Ibis. D’ailleurs pour fêter ça, on va tester le sauna. Je n’avais essayé qu’une fois, à la piscine municipale de Digne. J’avais trouvé ça complètement étouffant. Ce soir là, j’ai une bien meilleure sensation. J’irai même jusqu’à dire que c’est extrêmement agréable. Je me note mentalement de réitérer.
Comme les repas sont servis jusqu’à vingt trois heures, nous allons manger. Et comme la journée fut un peu éprouvante, nous regagnons nos chambres.
Je ne vais pas faire le compte rendu heure par heure de la suite du séjour. Ça ne présente pas un grand intérêt. D’autant que nous étions là pour travailler et que nous n’avons pas fait de tourisme. Ce que je déplore. Mais s’il doit y avoir une prochaine fois, assurément je prendrai mes dispositions pour rester au moins un jour de plus.
Je dirai donc simplement en vrac deux ou trois choses. Il faut noter, déjà, que c’est grâce a une dérogation que nous avons pu travailler dans les locaux du Port le mardi 7 décembre. Car ce jour était férié là bas, correspondant au nouvel an – et à l’entrée dans l’année 1432 – dans le calendrier de l’Hégire. Point de fête en ce qui nous concerne, mais le soulagement, pour une journée, d’effectuer nos trajets du matin et du soir au cœur d’un trafic allégé. Et ce n’est pas peu dire. Car la circulation ici est un réel problème…
Un détail m’a beaucoup amusé lors des diverses discussions que l’on a pu avoir avec des algériens. Il a trait aux réputations que peuvent avoir les villes de France et d’Algérie. Prenons Paris. C’est connu pour être une ville de business. Les gens y sont toujours pressés, ont la mine impassible, ne sont pas tibulaires mais presque. Marseille, en comparaison, est globalement jugée plus détendue. On dira que c’est plus compliqué de travailler efficacement avec les gens, mais on reconnaitra qu’ils sont plus prompts à sourire et raconter des galéjades. Depuis Marseille, j’ai souvent entendu dire qu’il pouvait s’avérer un peu compliqué de travailler avec Alger. Rythme de travail et conception de l’organisation différents, là encore…
Alors quand j’ai entendu un algérois me donner son point de vue sur les gens d’Oran… Expliquant en substance qu’ils sont sympathiques, pas stressés, toujours positifs mais rarement actifs… je n’ai pu m’empêcher de mourir de rire intérieurement. Et j’ai bien compris alors, qu’on est définitivement tous le paresseux de quelqu’un. Il faudra que j’aille à Oran un de ces jours, continuer le parcours jusqu’au nirvana.
Dernière chose qui m’a bien amusé, le décalage fréquent entre les cartes – dans les restaurants ou les bars – et les disponibilités réelles. Le summum du sketch en la matière étant atteint le dernier jour, alors que nous déjeunions dans un resto-snack près des locaux de notre société partenaire. Nous commençons par commander du poulet. Le serveur revient cinq minutes plus tard. Plus de poulet. A la place il nous propose de l’escalope de dinde, du filet, du rumsteak, des merguez ou de la viande hachée. A la bonne heure, nous prendrons de l’escalope. C’est entendu. Enfin c’est entendu pour cinq minutes encore, car en réalité, plus d’escalopes. Ah. Ce n’est pas grave alors, nous prendrons du filet. Voila, merci. Comment ? Plus qu’un seul filet ? Mais nom de nom… il faut arrêter maintenant ! Apportez ce qu’il y a et puis qu’on en finisse ! Je ne sais pas moi… du rumsteack par exemple, très bien ça… Ah il revient… Tu sais où tu peux te les mettre tes merg… Comment ? Ce qu’on veut boire ? Ah, pardon… Du sélecto, ça sera parfait. On va y arriver. Il faut juste rester calme.
Bon, il est l’heure, je n’ai pas dit grand chose de ce voyage, mais je dois malgré tout conclure. Sachez que nous avons totalement rempli notre mission, que ça vous intéresse ou non. Nous serons peut être amenés à revenir. J’aimerais bien, et le cas échéant je tacherai de visiter un peu la ville.
C’est très valorisant de contribuer au développement des échanges avec des pays étrangers. Et je souhaite sincèrement que notre partenariat aide l’Algérie dans son épanouissement. Peut être que d’ici peu de temps, chaque conteneur ne prendra que quelques jours à sortir du Port, faisant ainsi gagner un temps précieux aux importations et exportations de marchandise. Peut être même que le Port d’Alger dépassera en efficacité le Port de Marseille… qui à sa manière, connait de fréquents blocages… sans mentir, je vous pose la question. Parce que moi franchement, vous le savez… je ne sais pas.