Il y a quelque temps, une des mes chroniques avait pour thème l’écologie. Les plus observateurs d’entre vous – enfin, d’entre ceux qui viennent de temps en temps lire dans le coin – auront remarqué que la série des petites idées écolo du quotidien n’a pas encore commencé. Gageons que cela viendra vite. En attendant, j’avais envie aujourd’hui d’aborder un sujet dont on commence à beaucoup entendre parler un peu partout, j’ai nommé… le gaz de schistes.
Il y a encore quelques jours, si j’avais bien vu passer le terme à plusieurs reprises, je ne m’étais pas encore arrêté dessus pour étudier la question. C’est désormais chose faite. Et à supposer que vous soyez dans la même ignorance que moi précédemment, je vais me faire un devoir d’essayer, le plus simplement possible, de faire de vous des individus éclairés. Déjà parce que je suis sympa. Et parce que honnêtement, j’aime autant que vous sachiez.
Pas mal de ressources sur le sujet fleurissent ces derniers jours sur la toile. J’en ai parcouru un certain nombre, que je vais tacher de globalement résumer. Dans la mesure où je ne suis pas un expert scientifique et où il m’est assez difficile d’évaluer la véracité de ce qui est énoncé par ci par là… je ne vais pas rentrer trop dans les détails. Mais ce n’est de toute façon pas l’idée. Si vous êtes vraiment intéressés… vous parviendrez bien vous même à creuser un peu plus le sujet.
Avant tout, commençons par le commencement. Le gaz de schistes, qu’est ce que c’est ? C’est un gaz dit non conventionnel. Vous voila bien avancés non ? Bon, ce que j’ai compris de l’histoire, c’est que dans le sous sol de notre Terre, les hydrocarbures (pétrole, gaz…) se forment suite à la dégradation de matières organiques. Suivant la perméabilité du milieu géologique dans lequel ils se forment, ces hydrocarbures vont évoluer de différentes façons. Une possibilité est qu’ils remontent petit à petit vers la surface, pour finir emprisonnés, en quantité importante, sous une couche imperméable. Nous avons alors une grosse poche de pétrole ou de gaz qu’un simple forage permettra d’extraire. Nous parlerons là d’un gisement conventionnel. Le gaz de schistes, celui qui nous intéresse aujourd’hui, est un gaz qui s’est formé dans une roche très compacte, quasiment pas perméable. De fait, il n’a pas pu remonter vers la surface et se retrouve disséminé en de petites quantités dans un très gros volume rocheux. En clair, et si vous me passez l’expression, pour l’extraction, c’est plutôt merdique. Et cette dernière caractéristique, d’une façon générale, qu’elle soit due à la profondeur ou à l’éparpillement, c’est celle qui caractérise les gisements non conventionnels.
Ce qu’il est intéressant de savoir, c’est que la prise en compte dans l’évaluation des réserves mondiales de gaz des gisements non conventionnels modifie grandement la répartition entre les différentes régions de la planète. Pour faire simple, disons que si on ne compte que les gisements qui étaient jusque là assez facilement exploitables, et donc rentables, on en trouve plus de 30% en Russie, 15% en Iran, 15% au Quatar et près de 10% entre Arabie Saoudite, Irak et Emirats Arabes-Unis. De leur côté, des gros consommateurs d’énergie comme l’Europe et l’Amérique du Nord détiennent respectivement 3,5 et 4% de ces réserves. (source : Quel avenir pour le gaz naturel ? / sciences.gouv.fr)
Si l’on s’intéresse au gaz de schistes, en revanche, je suis tombé sur une estimation – à prendre avec des pincettes – de cinq cent mille milliards de mètres cube. Évidement, dit comme ça… on se représente assez mal… Mais si on considère que ce volume équivaudrait grosso-modo au triple des réserves conventionnelles restantes, et que de ce fait, l’exploitation de ces “nouveaux” – nous reviendrons sur ce point – gisements retarderait de plus d’un siècle la date critique d’assèchement du dernier forage… on réalise un peu mieux. Et pour le coup, près de 45% des réserves seraient sur le continent américain, à savoir pas loin de 25% entre les Etats-Unis et le Canada, et près de 20% en Amérique du Sud. (sources : Le gaz de schiste : géologie, exploitation, avantages et inconvénients / Ens Lyon et Réserves de gaz naturel / Verdura). Même si je ne certifie en aucun cas ces chiffres, on peut tout de même facilement imaginer que tout cela a de quoi changer quelque peu la géopolitique du monde…
Oui parce que voyez vous – et là je pense que je vais à coup sûr vous apprendre quelque chose -, vue la croissance de nos consommations années après années, l’enjeu de l’indépendance énergétique est majeur pour tout pays qui se respecte. C’est ainsi. Et que ça vous plaise ou non mes amis… laissez moi vous dire que c’est bien pareil.
Pendant très longtemps, l’exploitation du gaz de schistes a été laissée de côté. Pourquoi ? Et bien je l’ai un peu expliqué plus haut, celle-ci est bien plus complexe a réaliser que l’exploitation du gaz conventionnel. Elle nécessite des forages profonds et des techniques de pointes pour un résultat très incertain. Autrement dit, cela n’était tout simplement pas rentable. Mais c’était sans compter sur nos frères d’Outre-Atlantique – oui c’est ça, les ricains – qui, pas franchement satisfaits d’exporter des quantités de gaz alors qu’ils ont tant de réserves potentielles dans leur sol, ont travaillé d’arrache-pied à l’élaboration d’une technique efficace. Et d’une certaine manière… on pourrait dire qu’ils ont réussi… enfin on va le dire vite… pour le moment. Aux Etats-Unis et au Canada, on exploite les gisements de gaz de schistes depuis les années 90. On compte aujourd’hui là bas des centaines de milliers de forages, et la part de cette production dans la consommation énergétique globale est en constante augmentation.
Arrêtons nous un peu sur cette fameuse technique d’extraction qui a rendu le processus suffisamment rentable pour que démarre le business. Il s’agit de la fracturation hydraulique. N’ayez pas peur… je vous explique. Le principe est assez simple à comprendre. Dans un premier temps, un forage vertical de deux à trois kilomètres de profondeur, pour atteindre la couche rocheuse qui contient le gaz. Ensuite, on prolonge le forage horizontalement sur un bon kilomètre, de manière à couvrir une bonne surface de roche. (Voir illustration ci-contre). Ceci fait, on injecte à haute pression un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques, dans le but de fracturer la roche. Le sable et l’action de certains produits permettent de maintenir ouvertes les fissures ainsi pratiquées. Après plusieurs opérations de fracturation, on récupère progressivement les réserves de gaz maintenant libérées. Génial non ? C’est la multinationale américaine Halliburton qui a mis au point le procédé, et j’aime autant vous dire, qu’ils doivent copieusement se gaver.
Alors vous allez me dire… ok… la géologie, le gaz, la géopolitique tout ça… c’est passionnant… vraiment… mais tout de même… à la réflexion… pourquoi donc est-ce qu’on en parle de plus en plus sachant qu’on pourrait quand même un tout petit peu considérer qu’on en a strictement rien à foutre ?
J’attendais cette question. Et effectivement, maintenant que vous devez comprendre plutôt bien de quoi on cause, je vais entrer dans le vif du sujet.
L’an dernier, un petit film documentaire est sorti aux Etats-Unis. Son nom ? GasLand. Si vous comprenez un peu l’anglais… en voici la bande annonce.
[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=dZe1AeH0Qz8[/youtube]
Je résume. En 2006, Josh Fox, habitant de Pennsylvanie reçoit un courrier d’une compagnie d’extraction de gaz qui lui propose cent mille dollars contre le droit d’installer des puits de forage sur sa propriété. Plutôt méfiant, il décide de se renseigner sur ces forages… et caméra au poing, il s’en va parcourir les Etats-Unis pour se rendre compte par lui même de leurs impacts. Et il en voit de consternants.
Si ce qu’on peut lire un peu partout est vrai, chaque puit peut être fracturé jusqu’à 14 fois. Chaque fracturation nécessite de 7 à 15 millions de litres d’eau – à titre de comparaison la consommation annuelle de la ville de Paris représente environ 200 millions de litres (source : Credoc – consommation et modes de vie). L’eau servant à une fracturation est certes en partie réutilisable mais… une bonne moitié n’est déjà tout simplement pas récupérée dans l’opération. Que devient elle ? Et bien… a priori… elle infiltre le sol… chargée qu’elle est de produits chimiques et quelquefois de gaz. Et éventuellement elle se mélange à des sources d’eau. Et éventuellement cette eau remonte en surface et est utilisée pour la consommation.
C’est ainsi que les images les plus spectaculaires de GasLand sont sans conteste celles résultant des expériences enflammement de l’eau coulant du robinet. Ça laisse… assez perplexe…
Alors, soyons clair. Oui, GasLand, à l’image des films de Michael Moore, est un documentaire complètement à charge. Non, objectivement, on ne saurait se faire un avis rien qu’en le visionnant. Mais le fait est, même si je ne vais pas faire le détail ici, que de plus en plus d’études voient le jour – surtout au Canada il me semble -, qui vont dans le sens d’une pollution du sol, de l’eau et de l’air tout à fait considérable causée par l’exploitation du gaz de schistes en Amérique du Nord. Et les troubles à la santé publique, si ils ne sont encore que peu évalués, pourraient s’avérer extrêmement inquiétants… Vous pouvez consulter, par exemple, cet article de l’Association Québécoise de Lutte contre la Pollution Atmosphérique.
Le New-York Times a tout dernièrement, à son tour, lancé une petite bombe en publiant une enquête selon laquelle l’eau remontée des puits de gaz contiendrait de la radioactivité. Je trouve ça assez… sympa.
Même au delà de ces risques sanitaires… le bilan écologique et financier de l’exploitation du gaz de schistes, parait – pour le moins – des plus discutables. Si la question vous intéresse et que vous avez un peu de temps, je vous encourage très fortement – vraiment hein – à lire le rapport de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) intitulé “Gaz de schiste : Une filière écologique et profitable pour le Québec ?“.
La conclusion me semble assez claire.
Contrairement au discours qui présente l’industrie du gaz de schiste comme « propre » et en fait une importante source de développement économique au pays, notre analyse met en lumière les nombreux coûts environnementaux et financiers de cette filière pour les citoyens et l’État. D’abord, l’empreinte climatique du gaz de schiste pourrait s’avérer bien plus importante que prévu. [...] De plus, contrairement à ce qui est couramment affirmé, les émissions totales de GES du gaz naturel pourraient être similaires ou même supérieures à celles d’autres combustibles fossiles, lorsque l’on considère l’ensemble de leurs cycles de vie respectifs [...]. Par ailleurs, nos estimations des éventuelles émissions de GES de l’industrie au Québec nous amènent à conclure que le développement de ce secteur ne peut faire partie d’une stratégie sérieuse de lutte aux changements climatiques, sachant que ses émissions représentent 82 % de l’objectif de réduction fixé à partir du protocole de Kyoto et 25 % de l’objectif de réduction à atteindre en 2020. Tout indique que le développement du gaz de schiste nous éloignerait donc de l’atteinte de ces objectifs.
Et nous dans tout ça ? Parce que l’Amérique… bon… c’est loin. Alors une nouvelle fois – et ça commence un petit peu à bien faire – qu’est ce que c’est que ce besoin de nous les gonfler avec ces conneries d’écologie alors que nous en France on est tranquilles peinards avec nos superbes centrales nucléaires propres allégées en CO2 – oui bon, les déchets, heu, c’est pas le débat… -, franchement ? De quoi on parle là ? A la fin, on aimerait bien le savoir…
Et bien… allez, d’accord, il est temps. Venons en enfin au fait. Il y a un an, le 1er mars 2010, l’ex ministre de l’Ecologie Jean-Louis Borloo a signé trois contrats d’exploration du gaz de schistes sur le territoire français. La zone concernée est répartie sur six départements du sud du pays : La Drôme, l’Ardèche, le Gard, l’Aveyron, la Lozère et Hérault. Près de dix mille kilomètres carrés. (Voir carte ci contre). Cela s’est fait très discrètement, sans consultation des élus des territoires concernés, si ce qu’on lit est vrai. Les heureux gagnants s’appellent Total et Gaz de France, associés à deux sociétés américaines, j’ai nommé respectivement Devon Energy et Schuepbach. Et c’est bien pour cela que l’affaire du gaz de schistes commence aujourd’hui à faire beaucoup de bruit.
Oh bien sûr… il ne s’agit que de contrats d’exploration, qui en principe devraient seulement correspondre à des actions de recherche de gisements à exploiter. Mais je ne vois pas cinquante raisons qui pourraient pousser Total et GDF à chercher des gisements… Devant la récente levée de boucliers, le gouvernement, en la personne notamment de Nathalie Kosciusko-Morizet, notre actuelle ministre de l’Ecologie, a donné un coup de frein. Le 4 février dernier, cette dernière à commandé une mission sur les enjeux environnementaux de l’exploitation du gaz de schistes.
Pour elle, il n’est pas question d’exploiter le gaz comme le font les Etats-Unis. Le soucis, c’est que les sociétés américaines sont actuellement les seules à maitriser la technique de la fracturation hydraulique. Et se sont bien deux d’entre elles, spécialistes dans le domaine, qui sont associées aux sociétés françaises dans cette affaire. Il y a de bonnes raisons de craindre que les lobbys gaziers pèseront de tout leur poids dans le débat.
En bref… ce qui se joue en ce moment est d’une importance assez capitale. A l’heure où il devient urgent d’agir pour réduire notre empreinte carbone, en réduisant nos consommations d’énergie et en produisant autrement, il semble assez suicidaire de s’enfoncer durablement dans cette voie à l’impact environnemental visiblement désastreux. La perspective d’importantes réserves d’énergie fossile risque de retarder d’une façon très dommageable la recherche dans le domaine des énergies renouvelables. L’humanité peut elle vraiment se le permettre ?
Maintenant que vous savez… n’hésitez pas à poursuivre votre recherche d’informations, pour vous faire votre propre idée. Je n’ai vraiment pas la prétention de connaitre la vérité sur le sujet… mais j’ai quand même la certitude que les citoyens que nous sommes devraient en masse s’y intéresser… Beaucoup de sites en parlent, des pétitions ont été ouvertes… il ne tient qu’à vous d’en savoir plus.
Alors, le territoire français prochain Eldorado du gaz de schiste ? Je vous pose la question ! Parce que moi, franchement, je ne sais pas.







